Bienvenue sur la page dédiée à ce projet de sculpture de glace basé sur une fable québécoise.
La ville de Lévis vous offre ce parcours jalonné de sculptures de glace créées par l’équipe des productions Faërik d’Alex S. Girard. Sur le plan ci-bas, vous pouvez identifier les diverses sculptures et, en cliquant sur les liens dédiés, découvrir le texte qui les a inspirées. Bonne découverte!
L’équipe ayant réalisé ces œuvres était composée de:
Fabian Dieziger, Simon Gaudreau, Marc Dubé, Mylène Leboeuf-Gagné et Bianca.
Sous la supervision d’Alex S. Girard et de Michaël Beaulieu de la Ville de Lévis.

1 – Accueil – Logo de Lévis
2 – Gédéon à la recherche de l’arbre parfait
3 – Les retrouvailles et l’assemblée des animaux
4 – Balade avec une sirène et un esturgeon
5 – Le Windigo au fond de la mine
7 – La hache magique
Gédéon et le Windigo
écrit et illustré par
Alex S.Girard
Le vent souffle sur les collines rugueuses de cette région sauvage de l’Estrie. Les têtes de sapin enneigées et les arbres dépouillés de leur feuille dansent doucement, se délestant de flocons qui virevoltent comme autant de paillettes d’argent dans une aube dorée. Au loin, des panaches de fumée se dissipent au-dessus du village tranquille de Weedon. On pourrait croire qu’on est en des temps anciens, mais une tour cellulaire barre l’horizon, tel un bizarre arbre de noël décharné, ne disposant, pour seule décoration, que d’une étoile solitaire et scintillante à son sommet, mais qui perd de son éclat plus le jour gagne sur la nuit.

Dans cette forêt tranquille, on peut entendre la neige crisser sous les pas d’un homme à forte carrure, bardé d’une impressionnante scie à chaîne. Petit fils d’une guérisseuse atikamekw et d’un conteur aguerri, Gédéon le bûcheron, l’œil vif, la barbe drue, mais sans miettes de pain – c’t’un gars propre – scrute les environs. Il est à la recherche du sapin qui enjolivera sa demeure en cette période de l’année où l’on habille les arbres de manteaux de lumières.

Gédéon connaît bien sa terre. Il l’a parcouru plus d’une fois. Il en prend soin tant pour lui-même que pour la nature et les animaux qui y habitent. À titre d’exemple, avec sa tronçonneuse, il crée de l’espace aux jeunes pousses en coupant de vieux arbres cassés, tout en laissant, ici et là, d’antiques troncs parfaits pour en faire des condos et perchoirs à mésanges, merles et autres jaseurs d’Amérique. Oui, Gédéon a une connection singulière avec la nature, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est le genre à nommer les animaux qu’il croise… méchant crackpot! Gentil… mais un peu coucou sur les bords.

Mais là, il vient de trouver LE sapin.

Or, pour ce genre de coupe, au lieu de faire ronronner sa rutilante scie-à-chaîne, il utilise une hache spéciale. C’est Roméo, son grand-père, qui lui a donné.

Ce qu’il faut savoir, c’est que Roméo aime enrober ce type de cadeau d’histoires remplies de fioritures de conteur. Il aimait à dire que la hache avait appartenu à Martin d’la Chasse-Galerie, une de ses légendes favorites. Pis Martin, c’est le p’tit vlimeux qui, par ses actions, avait fait en sorte que lui et ses compagnons soient pris pour toujours dans le ciel à bord d’un canot volant.
C’est ça qui arrive quand tu fais affaire avec des forces magiques et obscures qui te donnent des super pouvoirs en échange de ton âme…


Sacré grand-père!
Toujours est-il que, d’un dernier et habile coup de hache, le sapin de Gédéon s’affale au sol, soulevant un nuage de poudreuse.

Amateur de beauté spontanée, le bûcheron contemple la scène, mais c’est de courte durée: son cellulaire émet une vibration dans sa poche. C’est Roméo, son grand-père!
Oui allôÔô? répond Gédéon.
T’es ti encore parti à la Windigo, toi?
Euh, non, j’suis à Weedon grand’pa.
Ahaha, je l’sais bin! “Partir à la Windigo”, ça veut dire “être profond dans l’bois”. Mais j’suis pas sûr que ta grand-mère serait d’accord avec ma définition du Windigo… c’est une toute autre histoire pour les premières nations que c’te bête là…

Gédéon sait par expérience que, s’il laisse aller son grand-père, on ne sait jamais à quoi s’attendre, autre que de longues histoires.
Que veux-tu savoir au juste, grand-pa?
Oin, bin, justement, c’est ta grand-mère. T’sais, avec elle, on ne sait jamais à quoi s’attendre…
Qui se ressemble s’assemble, hein!
Oui grand-m’man quoi? l’interrompt Gédéon.
Elle m’inquiète un peu, elle est partie sur la Côte Nord voir des amis innus, mais elle m’a parlé d’une histoire mêlant des animaux de la jungle à d’autres des animaux de Nitassinan, le territoire des montagnais… dont la Côte Nord fait partie.
Oin, c’est spécial, acquiesce le bûcheron.
Justement, ça m’inquiète, ça te tente-tu d’enquêter là dessus?


Gédéon ne sait pas trop comment l’aider, mais conclut qu’il ferait son possible et raccroche. Il chasse rapidement cette étrange discussion de son esprit et commence sa route afin de ramener son précieux sapin à son campement. Chemin faisant, il longe un marais bordé de souches dont les cimes sont constellées d’entailles, écho des dents acérées des castors résidents.
Salut Nestor!
C’est le nom qu’il a donné au castor responsable de tous ces arbres tronqués. Étant bûcheron de profession, il se sent une certaine connivence avec cet animal qui aime à couper du bois, comme lui. Mais cette complicité repose aussi sur le fait qu’à chaque fois qu’il le salue, Gédéon a l’impression que son ami grugeur de bois le comprenait. Nestor l’observait intensément, comme en ce moment d’ailleurs, même que la bête le regarde, debout, dressée sur sa queue. Ses deux ‘tites pattes d’en avant frétillent, comme s’il brûlait de lui dire de quoi.


Gédéon s’arrête et se dit que son esprit doit lui jouer des tours. Mais le castor l’observe toujours. On dirait qu’il veut que Gédéon s’approche. Ce qu’il fait. Le castor ne se sauve pas. Même qu’il se penche un peu et de ses yeux mignons, l’invite à le flatter.



Le bûcheron cède à la tentation, mais au moment où sa main atteint son pelage luisant, le castor fait un tour sur lui-même et lui assène un violent coup queue dans la main. POW! Étrangement, ça pourrait ressembler à un super “high five”, dont le claquement résonne encore dans les bois.
Ayoye donc! Pourquoi t’as fait ça?! s’exclame Gédéon.
Afin que vous puissiez m’entendre, très cher!
Que… que… quoi?
Oui, les esprits de la nature vous ont choisis afin que vous soyez leur défenseur.
Pardon?
Vous êtes unique, très cher. Vous prenez soin de la nature, ce que peu de vos semblables font aujourd’hui.
D’accord…
Il ne vous manquait qu’un coup de main, ou de queue dans ce cas-ci, pour que vous puissiez observer ce qui vous entoure avec vos yeux et votre coeur d’enfant, seulement ainsi peuvent être perçu toutes les subtilités et la magie du monde.

Gédéon reste bouche bée devant l’animal, qui continue à lui jaser ça un bon moment. Nestor finit par annoncer qu’ils doivent partir de ce pas au village de sa grand-mère, situé à des centaines de kilomètres au Nord. Coupant court aux protestations du bûcheron qui affirme que cela leur prendrait des heures en voiture, sans compter la marche pour se rendre au campement, Nestor l’invite à le suivre vers… la grotte aux lutins.
Là-bas, très cher, nous ferons la chasse-galerie!
Wooo…
Gédéon se souvient des paroles de son grand-père quelques instants plus tôt. Il n’a pas envie de troquer son âme contre un canot volant! Je ne sais si ça le rassure, mais Nestor l’informe que ce n’est pas avec le diable qu’ils vont faire affaires, mais avec des lutins. Or, ces derniers parlent aux esprits de sa forêt et, eux, sauraient le mener à bon port sans lui demander quoique ce soit en échange, autre que de les aider.



Après quelques minutes de marche, au pied d’une colline, Gédéon découvre une crevasse inconnue. Le bûcheron délaisse son précieux sapin, mais empoigne fermement sa hache avant d’entrer dans une grotte humide et obscure. Alors qu’il s’apprête à protester qu’il n’y voit rien, il remarque des faisceaux de lumières à l’intérieur. À son grand étonnement, il constate qu’elles émanent de l’œil unique de petits bonhommes grands comme de jeunes enfants, au bedon rond comme une tomate, avec des pattes de grenouilles.
Woa… Des lutins de la vallée du Saint-Laurent, ici?
Quand Gédéon était petit, son grand-père lui racontait des histoires de lutins avant de le border d’un édredon de sommeil. Dans la grotte, les petits êtres lui disent qu’ils n’habitent plus les terres bordant le fleuve depuis que les humains occupent leur territoire et que seuls ceux qui gardent leur cœur d’enfant peuvent encore les voir.
Es-tu prêt à faire la chasse-galerie mon barbu?



Gédéon regarde autour de lui, ne voit aucun canot et le leur fait remarquer.
C’est à se demander comment tu peux nous voir! s’étonne l’un des petits cyclopes.
Les lutins commencent à lui raconter qu’en faisant affaire avec les esprits de la nature, pas besoin de canots, puisqu’ils ensorcellent… les animaux! Avant qu’il puisse protester à nouveau, les lutins commencent à danser et chanter autour d’eux. Gédéon entend le bruissement d’une multitude d’ailes. Par réflexe, il se couvre le visage. Plein de petites pattes saisissent son corps et il se sent progressivement soulevé de terre.



Quand il ouvre les yeux, il survole sa forêt, porté par une nuée de chauve-souris. À ses côtés, Nestor se laisse porter, pas stressé le moins du monde, comme s’il utilisait ce mode de transport à chaque jour.
La vue est charmante d’ici, n’est-ce pas?

Ils quittent les collines estriennes, puis survolent les champs nourriciers endormis sous la neige. La nuée surplombe ensuite le fleuve au niveau de l’archipel d’îles bordant le lac St-Pierre. Après avoir passé au-dessus d’autres champs qui s’allongent à perte de vue, les collines et les lacs du bouclier canadien apparaissent devant eux et s’étendent jusqu’aux confins de l’horizon. Tout ça lui fait penser à d’autres légendes de Roméo qui parlent de chiens volants et de marionnettes enchantées qui enlèvent des musiciens afin qu’ils jouent leur mélodie dans le firmament. Il réalise qu’il tient toujours fermement sa hache, un peu comme une guitare. Étrange.
À un moment donné, alors qu’il avait perdu le fil du temps, il sent qu’il descend en altitude. Il se concentre et remarque sous lui des forêts boréales, riches en conifères. Mais il voit aussi de vastes régions dénudées, des cimetières de souches d’arbres qui percent la neige, comme pour crier leur drame. Gédéon constate que les animaux vivant là doivent évoluer en un territoire stérile, bariolé de chemins forestiers… pas évident!


En parallèle, Gédéon remarque deux camionnettes qui roulent sur une de ces routes en générant une traînée de poudreuse dans leur sillage. Dans la benne arrière de ces véhicules, plusieurs cages d’animaux y sont empilées.
Il n’a pas encore tout saisi de ce qu’il vient de voir quand il atterrit dans une clairière bordant une rivière. Les chauves-souris s’envolent aussitôt et repartent d’où elles viennent. Il se tourne vers Nestor pour lui demander ce qu’ils font là quand une voix surgit de l’orée des bois.
Gédéon? Qu’est-ce tu fais ici?
Une femme accompagnée d’un immense porc-épic sort des buissons dépouillés de leur parures d’été. Gédéon la reconnaît aussitôt, malgré la distance du temps qui passe. C’est Ariane Newashish, sa cousine atikamekw! Woa, ça fait plusieurs années qu’il ne l’a pas vu. Elle remarque Nestor qui s’approche de son porc-épic et lui fait une franche accolade.
Toi aussi t’as le don de l’œil et du cœur d’enfant! J’aurais dû m’en douter, tu étais un enfant sensible.



Gédéon déduit que l’aptitude à parler aux animaux ne lui est pas exclusive. Si les esprits de la nature l’ont mené ici, il doit y avoir une raison.
On m’a dit de venir ici pour quelque chose en lien avec notre grand-mère.
Oui, c’est logique… se contente de répondre Ariane.
Notre bûcheron ne voit pas ce qu’il y a de logique là-dedans, mais avant qu’il puisse faire part de ses réflexions, un bruit attire son attention. Des buissons surgissent plusieurs animaux.
Tu arrives à bon point pour l’assemblée des esprits protecteurs de la forêt.
En effet, plein d’oiseaux – bruants, merlebleu, parulines, roselins et même un goéland – s’installent dans la canopée des arbres, sans se soucier de la présence de leur prédateurs naturels tel le hibou qui fait un clin d’oeil à Gédéon, l’air de dire “Hou! Belle hache…”.


Au sol, les écureuils, les loutres et les ratons côtoient les ours et les chevreuils. Ariane prend la parole:
Mes amis, l’heure est grave! Nous, les premières nations, observons la nature depuis des millénaires et nous constatons que l’homme dérape de plus en plus… et ça a des répercussion sur votre réalité et le monde subtil.
Un cerf demande à ce qu’on arrête de chasser et de détruire leur territoire. Un raton se plaint qu’il a vu un braconnier avec sa sœur comme chapeau!
Mais Ariane leur dit que la chasse fait partie du cycle de la vie. Le problème c’est lorsque ce cycle se débalance. C’est dans ces temps-là que la nature contre-attaque en envoyant de nouvelles maladies à l’homme et fait surgir des créatures dans le monde subtil. Le hibou s’ébouriffe en se remémorant des visions désagréables.
Hou! C’est vrai, dans la nuit, je vois de plus en plus de Jack Mistigris errer en provenance du Sud. Ces drôles de zombis sont faits des carcasses d’animaux que les braconniers sanguinaires ont laissés derrière. Ils me font dresser les plumes sur le dos! HOU!
Ariane confirme ses dires, mais les rassure que tant qu’il y aura des êtres bienveillants, comme elle et Gédéon, ils pourront les repousser. Toutefois, tout porte à croire que les Jack Mistigri ne sont qu’une pâle menace face à la venue de la pire des entités de la nature: le Windigo.



À ce nom, Gédéon tourne la tête vers sa cousine, intrigué.
Oui, notre grand-mère est l’une des gardiennes du monde subtile et elle est sur les traces du Windigo. Elle est allée avertir les peuples de Nitassinan que la bête mythique se dirigeait vers eux.
Et qu’est-ce qu’il arrive si elle tombe face à face avec ce Windigo?
C’est pourquoi tu dois aller la rejoindre pour l’aider à combattre cette créature qui représente la colère de la nature.
Gédéon serra sa prise sur sa hache, comme si la Bête pouvait surgir à tout moment. Sa cousine demande aux animaux s’il y a quelqu’un parmi eux qui pourrait le mener auprès de Nukum Uapikum, qui veut dire “grand-mère fleur”. Mais la Côte Nord, qui fait parti du territoire Innu où se trouve la Gardienne de la nature, n’est pas à côté. Sans compter que personne ne sait où elle se trouve exactement, puisqu’elle est en chasse.
Les animaux discutent un temps avant d’arriver à la conclusion qu’ils devront être à l’affût des signes de la nature pour la retrouver et passer par le fleuve pour arriver plus rapidement à destination. Un groupe d’outardes retardataires, mais volontaire, offre d’amener Gédéon au fleuve.



Il est convenu qu’Ariane restera ici pour protéger le territoire autour de Manawan et, sans attendre puisque le temps presse, les outardes emportent notre bûcheron vers les berges rocheuses du St-Laurent. Là-bas, un banc de sirènes à queue de flétan accueille Nestor et Gédéon. Elles avaient été prévenues par le goéland qui avait devancé les outardes dans leur vol.

La plus jolie des sirènes s’avance vers Gédéon et, sans l’avertir, lui donne un baiser qui lui permettra de respirer sous l’eau!
Nous ne sommes pas méchante, nous permettons aux matelots naufragés de regagner la rive de cette manière.
Gédéon se réjouit de ne pas avoir eu à couler un bateau pour bénéficier d’un tel pouvoir magique.

- Et moi, personne ne m’embrasse? s’attriste Nestor.
Pauvre Nestor, mais il n’a pas besoin de ça pour voguer sur et sous l’eau.


Sans crier gare, Gédéon est tiré de sa rêverie alors qu’on l’entraîne dans les eaux glaciales du fleuve. À son grand étonnement, son nouvel environnement liquide est tiède, réconfortant. C’est beau la magie!
D’ailleurs, sa route s’avère plutôt agréable. Il apprécie la flore marine avec ses concombres, ses pêches de mers, qui ne sont pas du tout des végétaux quand on y pense. Pourquoi dit-on des fruits de mer quand on parle d’êtres vivants? Il voit aussi des crabes, des étoiles de mer et des méduses. Il a aussi croisé un banc de bars rayés et des raies qui lui ont fait faire le saut en sortant de leurs cachettes. Elles sont bonnes en camouflage les torieuses! Mais ce sont les esturgeons qui l’impressionnent le plus. Cette immémoriale espèce de poissons habite le territoire depuis bien plus longtemps que les premières nations. Pour vous dire, les écailles de poisson n’étaient même pas “inventées” quand leur espèce s’est formée telle qu’elle nous apparaît aujourd’hui. Au passage, un de ces esturgeons fait remarquer à Gédéon que la vie humaine à la surface de l’eau a aussi un impact sur la vie sous-marine, que ce soit par la surpêche ou par les sonars qui permettent aux bateaux de se rendre à bon port.
L’activité humaine est très bruyante et constante. Imagine essayer de dormir avec quelqu’un qui fait constamment des solos de casseroles à côté de toi. Pas évident!



Gédéon se souvient d’un été où il s’était baigné dans la rivière Ouareau avec sa cousine. Ils s’amusaient à crier dans l’eau et il avait été surpris de constater à quel point le son voyageait bien et loin. La technologie humaine moderne apporte plein d’avantages, mais il ne faut pas en négliger les inconvénients. Pas étonnant que la nature contre-attaque, comme dit Ariane.
Après un moment, Gédéon remarque que les sirènes bifurquent dans l’embouchure d’une rivière tumultueuse, après qu’une otarie leur ait signalé qu’un oiseau transportait un étrange animal roux vers le Nord. Elles passent le relais à des sirènes à queue de saumon afin de pouvoir aller plus loin, mais pas tant que ça car, avant longtemps, ils arrivent à un immense barrage balafré d’une impressionnante lézarde. Quelque chose avait fait craquer la surface lisse de cette création humaine.


Sur les berges de la rivière, Gédéon remercie les sirènes avant qu’elles ne disparaissent dans les gros bouillons qui s’échappent du barrage. Il regarde autour de lui et voit un étrange oiseau avec un long bec.
Tiens donc, s’étonna Nestor, les courlis corlieux ne s’avancent pas autant dans les terres habituellement, malgré que ce soit des oiseaux migrateurs.
Ils décident de s’en approcher pour en avoir le cœur net. À ce moment précis, un lynx surgit de nulle part, toutes griffes dehors!
Raaah!

Gédéon se met en position de combat avec sa hache mais n’a pas besoin de s’en servir car le lynx s’arrête aussitôt qu’il aperçoit le duo castor-bûcheon. Il se confond en excuses en constatant qu’il s’agit de ses invités, et non de son dîner. Il les invite à le suivre.
En route, nos deux voyeurs apprennent que le courlis corlieu a fait un long voyage du Sud pour leur apporter un invité spécial. Mais quand Gédéon veut en savoir davantage, il remarque une silhouette au loin.

Le lynx les a menés au sommet d’un ravin, pas très loin du barrage. Une femme enveloppée de fourrures scrute attentivement l’horizon, ses vêtements claquent dans les vents violents qui surgissent de la plaine en contre-bas.
- Nukum Uapikum?

La grand-mère de Gédéon se retourne lentement, comme entravée par le poids de ses pensées. Malgré tout, un sourire illumine son visage lorsqu’elle reconnaît son petit-fils. Le barbu s’avance pour lui faire un gros calin, mais elle l’arrête au dernier moment. Elle entrouvre son manteau comme seule explication. Une petite tête rousse pointe son museau à l’extérieur.




Un tamarin?! Le petit singe grimace face au froid, mais s’adresse malgré tout à notre bûcheron qui s’étonne de s’étonner encore de ses aventures.
C’est de lui dont tu m’as parlé, Nukum? J’espère qu’il va pouvoir nous aider, en effet.
Vous aidez à quoi?
À vaincre les contre-attaques de la nature qui, ici, prend la forme du Windigo, mais qui en mes terres, s’appelle le Curupira.

Alain le tamarin – j’vous ai déjà dit que Gédéon aimait donner des noms aux animaux – donc, Alain le tamarin lui explique qu’au Brésil, d’où il vient, les jungles sont brûlées. Les aras et les paresseux ont de moins en moins de branches pour se dandiner, la grande variété de palmiers est remplacée par la monoculture et les caïmans s’étouffent dans les eaux toujours plus polluées autour des villes. Normal que ça ait un impact sur le monde subtil.
Gédéon regarde sa grand-mère, le cœur rempli d’un malaise grandissant. Il savait l’homme nuisible pour la nature, mais à ce point, c’est effarant, inacceptable! Si cette folie prenait forme en un Windigo, il devait le trouver et le terrasser afin qu’il ne puisse causer trop de dégâts, comme vu sur le barrage, même si au fond, on pouvait comprendre que la nature soit contrariée.
Alors Nukum, tu l’as trouvé ce Windigo?
Pour seule réponse, Uapikum se tourne vers la chose qu’elle observait à son arrivée. Gédéon ouvre grand les yeux alors qu’en contrebas, une créature déchaîne sa colère sur des camions aussi gros que des maisons. À leurs pieds ne s’étend pas un ravin naturel, mais bien un gigantesque trou creusé de main d’homme. Sur un flan en profondeur, ce que Gédéon déduit être le Windigo, est en train de déverser son fiel sur les installations de cette mine de fer.


Le bûcheron empoigne sa hache et s’apprête à s’élancer à l’attaque, mais il réalise rapidement qu’il se casserait les jambes à sauter de si haut. En parallèle, sans s’en rendre compte, plusieurs animaux s’étaient joint à eux. Comme en territoire atikamekw, une assemblée de protecteurs de la nature étaient en train de se regrouper au sommet du ravin. Gédéon interpelle des chouettes et des harfangs des neiges qui viennent de se joindre au groupe.
Vous pouvez me filer un coup de main?
Les prédateurs volatiles, ne pouvant refuser une telle chasse, déploient leurs ailes et agrippent Gédéon qui s’était retourné pour faire face à la bête au creux des abysses. Nukum tente de l’avertir de quelque chose, mais il est trop tard: le voilà dans les cieux. Nestor saute d’excitation.
Allez, grugez-lui les mollets, très cher!

Du haut des airs, Gédéon a une meilleure vue d’ensemble. La forme du Windigo est impressionnante! On dirait une étrange tortue dont la carapace serait constituée d’une tranche de croûte terrestre, tiré des déserts de coupe à blanc, avec des souches et des épinettes malades. En dessous, il peine à voir son corps, mais il aperçoit des membres en glace arracher les immenses pneus d’une carcasse de camion.
Faites moi atterrir sur son dos!


À deux hauteurs d’homme du dos de la bête, les serres des oiseaux se relâchent et le bûcheron fond sur la bête comme les oiseaux prédateurs qui le tenait l’instant d’avant. Son objectif est de fendre son dos avec sa hache, mais le sol gelé de sa carapace est impénétrable. Il ressent des éclairs dans les bras et l’impact du coup envoie valser sa hache dans les airs, le manche en éclats. Il se recroqueville pour se protéger des morceaux qui tombent, mais il sent qu’on le soulève avec vigueur.


Il est soulagé de constater qu’il s’agit des oiseaux qui ont senti la soupe chaude pour lui. En s’éloignant du dos de la bête, le Windigo se tourne vers eux. Ils viennent de perdre l’avantage de la surprise en plus de rendre encore plus furax une créature magique et maléfique. Finalement, sous sa carapace de croûte terrestre se cache un géant de glace aux allures squelettiques. Gédéon a juste le temps de remarquer une lueur surnaturelle au niveau du cœur de la Bête, avant de saisir d’effroi en constatant qu’elle vient de leur lancer le pneu qu’elle avait arraché l’instant d’avant. Tel le vaisseau d’un ovni filant à grande vitesse dans le ciel, il dispersa l’essaim de volatiles essentiel au vol de notre bûcheron. En chute libre, il se dit que les esprits de la nature avait dû se tromper en le choisissant pour combattre le Windigo, mais un impact coupe court à ses noires pensées.



Plutôt que de s’aplatir comme une crêpe au sol, il se ramasse à rouler dans la poudreuse. Il sort la tête de son tas de neige et voit plusieurs renards, loups et coyotes qui l’observent gravement.
Une chance que nous nous sommes regroupés pour te plaquer au bon moment car sinon… commence à expliquer un loup, entouré des siens.
Baaooon, les loups qui prennent tout le mérite, on s’y attendait pas… ironise un coyote.
Ça va, très cher?
Gédéon lève la tête et voit Nestor, qui le salue du palier supérieur. Un bref coup d’œil en contrebas lui permet de constater que le Windigo poursuit son œuvre de destruction vers le centre de la mine à ciel ouvert.



Les oiseaux prédateurs reviennent auprès de Gédéon, plus ébouriffés que tout à l’heure, ayant littéralement perdu des plumes. Ils l’agrippent et le montent auprès de Nukum.
Tu m’a donné une de ces frousses!
Désolé, je n’ai pas fait tout ce chemin pour me tourner les pouces devant la menace.
Oui, mais rien de sert de se presser si c’est pour partir mal équipé!

Gédéon reconnaît qu’il est peut-être parti un peu vite… surtout en considérant le résultat. Il demande à sa Nukum ce qu’elle lui suggère pour affronter la bête. Elle invite alors deux étranges oiseaux à s’approcher d’eux, mais ils ne le font pas en volant. Un possède un bec coloré et l’autre ressemble étrangement à un manchot.
Ce macareux et ce guillemot nous arrivent de la côte Est du Labrador, l’extrémité du territoire Nitassinan, dont les pieds baignent dans l’océan Atlantique, affirme la nukum.
On a fait la route à dos de cheval-marin! dit avec excitation le macareux.
J’te l’garantis: c’est pas le club Med d’où l’on vient, ajouta le guillemot.

En effet, les côtes maritimes subarctiques sont balayées par de forts vents portés par la mer. Gare aux bateaux qui désirent y accoster! D’ailleurs, Nukum explique que leurs ancêtres y ont trouvé, dans les entrailles d’un drakkar viking – qui sont, à bien y penser, les premiers occidentaux connus à avoir mis les pieds en terre autochtone – une hache magique.

Les deux volatiles déballent alors maladroitement le contenu de leur paquet, révélant une hache magnifiquement ouvragée. Une lueur similaire à celle vue au centre du Windigo émane de la lame millénaire. Tous les animaux et les lecteurs de ce conte s’exclament en même temps:
Ohhhh!

Gédéon empoigne la hache, la toise, puis demande du regard à sa grand-mère s’il peut offrir une deuxième ronde de combat à la créature maléfique en contrebas. Elle acquiesce d’un hochement de tête. Le bûcheron demande aux oiseaux présents de l’accompagner dans sa bataille. Les branches aux alentours se vident de leurs occupants et quelques urubus, des mouettes et des canards s’ajoutent à la horde volante. Dans le tumulte des piaillement et des battements d’ailes, il discerne les cris de son ami:
Montrez-y de quel bois on se chauffe, très cher!!


Bon, cette fois, ce sera la bonne! Gédéons et sa nuée de volatiles s’enfoncent dans les profondeurs de la mine, sous les rayons obliques du soleil. La lueur du torse du Windigo illumine l’obscurité croissante de l’abysse. Le bûcheron fait signe aux canards d’attirer l’attention de la Bête. Malgré qu’ils lui répondent “Quoi! Quoi!!”, il voit bien qu’elles ont compris la consigne puisqu’elle se sépare de leur groupe en cancanant vigoureusement.


Ça marche! Le windigo détourne son attention de son œuvre de destruction afin d’examiner la source de tout ce boucan. En allongeant le cou, il offre sa poitrine d’où la lueur surnaturelle émane. Gédéon sourit.
C’te coup là, j’te manque pas!
Ses porteurs ailés décrivent un arc de cercle qui les mènent directement au niveau de la poitrine de la Bête. Gédéon lance sa hache qui se fiche en plein cœur de cette cage thoracique glacée. Des lézardes partent en tous sens. L’effet est immédiat!


Mais la suite surprend tout le monde… Sans avoir vu ni compris le mouvement, Gédéon se retrouve pris par la gigantesque main du Windigo, dont le visage est maintenant tourné vers notre héros. Dans ses orbites, des flammes crépitent et de sa bouche s’échappe un hurlement comme les pires vents des nuits de tempête. Les oiseaux volent en pagaille autour de la Bête, mais comprennent leur impuissance à aider leur allié humain.

Gédéon se débat frénétiquement pour se déprendre de l’emprise du Windigo, mais constate rapidement que c’est peine perdue. Toutefois, plutôt que de céder au désespoir, il remarque un changement dans la bête. La lueur en son centre diminue à vue d’oeil. Le hurlement s’essouffle et laisse place à un silence salvateur. Les flammes ont quitté ses orbites, remplacées par une lueur verte non moins menaçante.


Le Windigo, de sa main libre, retire la hache de sa poitrine et la casse comme une vulgaire brindille de bois. Tout est perdu!
À moins que…
Tu crois pouvoir me vaincre avec ce qui m’a créé?
Le sang du bûcheron se glace en entendant cette voix d’outre-tombe. Il ne sait pas quoi répondre, ou s’il doit répondre, tout court.


Les esprits de la nature t’ont mené à moi, pourtant je suis aussi un esprit issu de la Nature. Bizarre, non? Ce sont les actions des Hommes qui m’ont créé, comment les actions d’un seul homme pourraient alors me vaincre?
Gédéon regarde la Bête comme un chien qui ne comprend pas les directives de son maître.
C’est pas pour ton habileté à la hache que tu es venus jusqu’ici, c’est par ce que tu as bon cœur et, surtout, la conscience des connexions entre le bien-être de la nature et celui des Humains. Tu es l’homme qu’il faut pour incarner le changement nécessaire.


Le bûcheron comprend que cette représentation vengeresse de la nature, visiblement moins hostile qu’avant, veut lui faire comprendre quelque chose. Il entame une discussion avec elle. En jasant, il réalise que, comme elle, la colère et l’incompréhension l’ont mené à penser à une solution violente, destructrice pour régler un problème que la réflexion et le bon sens devraient résoudre. Sa hache lui avait ouvert le cœur, dissipant la rage qui y brûlait comme les paroles de la bête lui ouvraient l’esprit. Mais que faire, maintenant?
Il faut que tes semblables sortent du cercle vicieux dans lequel ils sont pris. Qu’ils le transforment en cercle d’abondance afin d’offrir un avenir lumineux à la Nature et à ta descendance. Respectez la nature qui vous entoure, qui vous nourrit. Faites des jardins sur les toits de vos maisons, respectez et protégez la biodiversité, créez des espaces pour que la nature puisse circuler et prospérer AVEC vous. Des espaces pour toutes les formes de vie!


Gédéon hoche la tête, trouvant les paroles de la bête des plus sensées. Les dernières paroles du Windigo résonnent encore dans sa tête, alors que la lueur verte quitte ses yeux.
Tu as apaisé mon coeur, tu te dois maintenant d’apaiser celui des hommes.
Le Windigo desserre son emprise, puis commence à s’effondrer progressivement, comme un glacier qui s’effrite dans le grand Nord. La magie qui l’avait créée s’est dissipée en même temps que sa rage.

Les oiseaux ramènent Gédéon auprès de Nukum et Nestor. Il leur raconte ce dont ils ont parlé. Grand-maman Uapikum se sent coupable de ne pas avoir anticipé les besoins de la Bête et d’avoir pensé qu’une hache immémoriale pourrait la terrasser. Comme quoi même les esprits bien intentionnés peuvent faire des erreurs. L’important, c’est d’apprendre et d’évoluer de nos faux-pas.
Nous avons pensé en homme pour vaincre des hommeries, alors qu’il fallait penser globalement, s’inspirer de la Nature, quoi.
Gédéon lui dit qu’heureusement, ils disposent maintenant de la clé pour éviter que d’autres Windigo ou systèmes de défense de la Nature terrassent leurs semblables. Si l’on veut vivre encore sur cette terre longtemps, va falloir travailler avec elle, non contre elle.

Et c’est ainsi que, une fois revenu en ses terres dans l’coin de Weedon, en décorant son beau sapin accompagné de Nestor qui savoure une tisane de bouleau, Gédéon décide que la meilleure façon de procéder était d’ouvrir les yeux et la conscience de ceux qui l’entourent, par ses paroles, mais surtout par ses actions.


À leur tour, ils se mettront à rayonner et faire de même avec leurs proches. Un individu à la fois, un cercle à la fois, il faut enseigner que le monde des vivants – les humains, les animaux, les plantes, l’infiniment petit et l’infiniment grand – doit fonctionner en harmonie pour que nous puissions continuer à vivre dans l’abondance d’un bien-être partagé.
FIN